La LICRA de Besançon, une association très politique
25 février 2021
Toufik-de-Planoise (63 articles)
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La LICRA de Besançon, une association très politique

L’histoire de la Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme (LICRA), c’est celle de la défense des droits les plus élémentaires à l’existence, à la dignité, et à la diversité, face aux incompréhensions et ostracismes de tout temps. Mais ces idéaux semblent désormais relégués voir dévoyés, écrasés par des préoccupations beaucoup moins louables. Le discours n’y apparaît plus au service d’une cause mais d’une idéologie intéressée, animée par un noyau dur essentiellement composé de militants issus de formations centristes. La fédération de Besançon s’est ainsi transformée en club de réflexion politique, où la République s’incarne par la Majorité macroniste et les ennemis se nomment « gauchistes » et « indigénistes. »


Droits de l’homme ou charges politiques ?
Notre enquête débute en décembre dernier, à la suite d’une controverse éclaboussant la LICRA de Besançon lors d’une intervention publique. En effet l’association a réalisé un débat sur la laïcité au lycée Pergaud, avec deux de ses ténors. Mais la cession pédagogique a vite tourné à la stupeur, de multiples « maladresses » s’échappant directement de la bouche des orateurs : le rapprochement de la peur de l’islam avec l’arachnophobie, l’intégration du racisme anti-blanc au même titre que les autres discriminations, ou le parallèle entre signes religieux tels que le voile et exhibition d’un drapeau du Front national, ne sont pas passés auprès de l’assemblée. Un développement qui a suscité une pétition d’élèves, et le retrait illico de la vidéo alors accessible sur Youtube… retrouvée depuis par nos soins.

Joseph Pinard, critique des gauchistes et gilets jaunes (les Mots doux, 20/19/2015 – Arnaud 25).

Cette actualité n’est pas son seul passif. Le mercredi 19 février 2020 elle était déjà lourdement mise en cause, lorsque son ancien dirigeant et l’actuel trésorier recevaient l’historien Joseph Pinard afin d’analyser les liens entre fake-news et antisémitisme. Mais l’ex-député du PS et syndicaliste de la CFDT a surtout réservé l’essentiel de son intervention à haranguer les spectateurs sur la menace des enseignants gauchistes, des gilets jaunes, des altermondialistes, et des médias complaisants, qui constitueraient un danger majeur et imminent contre la République. Il y accumulera poncifs, amalgames, et autres dérapages, dans une logorrhée qui tenait plus du meeting que de la lecture antiraciste.

Certains observateurs font enfin remarquer que déjà le 24 novembre 2015, le mouvement organisait une soirée autour de l’essayiste Jean-Paul Gourevitch. Spécialiste des questions d’immigration et d’islam mais parfois taxé de connivence avec l’extrême-droite par ses relais et fréquentations assumées dans ces cercles, sa venue a provoqué des remous et critiques dans le milieu intellectuel et activiste. Marc Dahan fut un meneur historique de la LICRA locale, et reste encore aujourd’hui attentif à son sujet. Il dit assumer pleinement le principe des deux premières réunions au titre de l’expertise des orateurs et de la pluralité des idées, notant qu’à chaque fois il veillait à ce que le débat s’accorde sur au moins deux intervenants et surtout la libre expression des oppositions.


« Ni de droite ni de gauche. »
La fédération de Besançon/Franche-Comté a été créée en 1995, revendiquant aujourd’hui 116 adhérents répartis sur les sections de Besançon, Belfort, Dole, et Vesoul. Plusieurs figures emblématiques l’ont incarné au tournant des années 2010, notamment avec Chantal Rossa comme présidente, Jean-François Lévy en adjoint (reconduit jusqu’en 2020), ou encore Marc Dahan à la place de trésorier. La direction est fortement renouvelée à partir de 2016, tout en veillant à rester « en-dehors et au-dessus de tous les partis politiques, de toutes les organisations philosophiques ou confessionnelles » selon les statuts du 09 mars 1995 ainsi que les vœux de la maison-mère. Le représentant actuel a ainsi relaté les tenants et aboutissants de cette conception, dans le cadre de la conférence réalisée le 9 décembre au lycée Pergaud.

Il expliquait : « on est apolitiques dans le sens que nous sommes ni de droite ni de gauche, ce qui ne veut pas dire que par mis nos membres il n’y ait pas d’élus ou de gens de sensibilités de droite ou de gauche. Mais nous tenons une neutralité, ce qui nous donne une grande indépendance par rapport aux partis politiques. » Pourtant la présence et l’appui d’un certain nombre de personnalités semble marqué au-delà de cet esprit, dessinant une communauté d’idée homogène. Ce que nous confieront d’abord des membres de l’équipe pédagogique du lycée : « suite à cet oral, ça a fait tilt. C’est là que nous avons appris que la LICRA a son rond de serviette dans certains établissements, Pergaud compris. Elle est souvent invitée, ici à l’initiative d’un professeur d’histoire-géo. qui ne cache pas ses opinions favorables à en Marche. »

Une compatibilité voir une connivence alléguée, qui s’exprime également dans les rangs de l’association par la nature et le parcours de ses administrateurs. Jérôme Conscience, président depuis septembre 2017 à l’origine de la narration ci-avant, avait ainsi rallié la liste MoDem de Philippe Gonon aux municipales de 2008. Franck Defrasne, trésorier depuis juin 2016 et responsable national de la commission éducation, fut pour sa part auprès du LREM Eric Alauzet lors des échéances de 2017. La secrétaire, Claire Vuillemin, est quant à elle conseillère municipale « Agir » – droite, centre, et indépendants – de Dijon. Son adjointe, Myriam Elyassa, est membre du bureau national du Parti socialiste en tant que responsable du pôle « lutte contre les discriminations », et ancienne élue municipale réformiste proche de Nicolas Bodin.

La famille centriste incontournable.
Ainsi selon la composition du bureau validée le 28 août 2017, 4/5e de la Direction est composée d’individus étant ou ayant été formellement encartés, impliqués dans une liste électorale, ou militants politiques. Les deux exceptions étant le vice-trésorier toujours en poste, ainsi que le vice-président d’alors mais décédé le 14 février 2020. Toutefois Conscience et Defrasne détiendraient un leadership de droit et de fait presque total, comme le précise anonymement un adhérent auparavant très impliqué : « Vuillemin, on ne l’a jamais vu… quant à Elyassa elle est sympathique, mais au-delà des photos son implication est assez maigre. » Concernant les onze autres membres officiellement inscrits, ils sont en réalité eux aussi assez inconnus de la vie associative et culturelle locale pour un grand nombre. Un seul se signalera le 7 juin 2017, inscrit dans le comité de soutien d’Eric Alauzet aux législatives.

Franck Desfrane (1er plan), en protection d’Eric Alauzet (2e plan) alors apostrophé par des manifestants (permanence du candidat, 30/01/2020 – T.d.P.).

À part l’adjointe voirie/espace publics PS Marie Zehaf – également signataire de la même tribune -, on trouve peu de démonstrations concrètes d’une quelconque implication en ce sens ou dans des actions récentes de la LICRA. Il s’agit pour l’essentiel de retraités, cadres, ou avocats, la plupart anciens responsables des précédentes équipes, d’autres passés sur Radio Shalom Besançon. Certains ont même leur domicile ou leur vie professionnelle en Haute-Saône – pourtant sous l’égide de la section de Vesoul – comme cette directrice de musée depuis missionnée en Auvergne. Il y’a enfin des intervenants et des soutiens réguliers mais plus officieux, qui prennent une place non-négligeable lors de réunions internes, rendez-vous publics, ou sur le web. Par mis les plus visibles dans ce registre, nous reconnaissons Laurent Croizier, Florian Maillot, Franck Monneur, ou Bruno Medjaldi.

L’un indiquera sa venue à l’assemblée générale du 28 août 2019, un second mettra en avant cette adhésion dans sa présentation Twitter, les derniers confirmeront diverses participations à des entrevues, rassemblements, et ententes virtuelles. Sans oublier Christophe Bissieux, ancien de la liste centriste de Jean-François Humbert en 2014, devenu macroniste convaincu, qui ne lésine pas sur les clichés de groupe. Ni l’intervenant Joseph Pinard, qui avait donné de sa personne pour la liste « l’écologie Positive » en 2020. Tous ont pour point commun leur concours à la candidature d’Eric Alauzet. Quant au député lui-même il est régulièrement courtisé, entre autres lors d’une rencontre officielle de mandat le 29 juin 2018 ou reçu à une conférence le 11 avril 2019. Celui-ci avait d’ailleurs offert de sa réserve parlementaire en 2015, avec une enveloppe de 1 000 euros pour les commémorations de l’abolition de l’esclavage.


« Nous combattons ce qui met en danger notre République. »
L’ADN de la LICRA est revendiqué par son président, la présentation réalisée devant les étudiants de Pergaud retraçant les grandes lignes. « Nous sommes profondément attachés aux valeurs de la République, et défendons l’universalisme des droits de l’homme. Nous combattons tout les racismes, y compris le racisme anti-blanc, et nous combattons tout antisémitisme, y compris l’antisémitisme qui se cache sous l’antisionisme. Nous combattons ce qui met en danger notre République. L’extrême-droite identitaire, l’islamisme, et l’extrême-gauche indigéniste. » Tout un programme que Franck Defrasne ne manquera pas de rendre plus palpable, lui qui se trouve être fonctionnaire pour l’académie.

Citant son confrère professionnel et associatif Jean-Pierre Obin, il met en cause une atteinte à la laïcité dans les écoles qui aurait été signalée par ses soins dés 2004. « On a coutume de dire que l’armée est la grande muette mais ont peut dire qu’à l’époque [sous François Fillon] le Ministère c’est un peu la grande aveugle, par ce que on est dans un déni de certaines choses, une minoration systématique des faits, on aime mettre la poussière sous le tapis, on est dans le pas de vague érigé en doctrine permanente. » Les intervenants poursuivent longuement sur ce qu’ils estiment être les fondements la laïcité, s’appuyant sur des références historiques et philosophiques partielles et sélectives.

Par exemple dans les six dates décrites comme fondamentales, la Commune de Paris en 1871 n’est absolument pas mentionnée. Cette première expérience ne semble pas digne de figurer dans cette fresque, laquelle est acquise à la République et ses partisans érigés en seuls bâtisseurs et dépositaires des libertés. Jérôme Conscience notant ensuite par ailleurs : « on est souvent choqués quand on nous dit qu’on est pas dans un état de droit ou dans des dérives liberticides. Il conviendrait d’aller voir ce qu’il se passe dans le reste du monde, pour se rendre compte à quel point laïcité et liberté d’expression sont importantes et continueront de l’être dans les valeurs de la République. »


Les réactions litigieuses se multiplient aussi sur Internet.
La LICRA de Besançon dispose également de comptes sur les réseaux sociaux, où elle articule ses positions à travers des communiqués et interventions. Sur sa plateforme Facebook lancée en septembre 2017, on y décèle un flot fustigeant la montée de l’islamisme grandement favorisée selon elle par la démission et la connivence de la gauche. Pêle-mêle, au milieu des attentats et agressions en effet détestables, les parlementaires Obono, Ruffin, et Mélenchon, le syndicat SUD, les gilets jaunes, la chanteuse Mennel, et même la Ligue des Droits de l’Homme, attirent les foudres du communiquant. Quant à la désapprobation d’Israël, comme avec l’émergence d’une banderole blâmant cet État lors de la marche parisienne du 14 juin dernier pour Georges Floyd, elle vaut régulièrement l’accusation d’antisémitisme. C’est, toujours d’après la majorité des conclusions fournies, cette synergie globale qui nourrirait de manière essentielle le regain contemporain de la haine des Juifs.

L’assassinat de Samuel Paty a provoqué l’indignation, que la LICRA relais (hommage à Paris, 18/10/2020 – K.Suckz).

La page Twitter du groupe ouverte en juillet dernier ne compte que quelques messages, mais précise cette posture offensive transposée de manière ciblée. On retrouve en ce sens plusieurs proclamations assez musclées, surtout destinées à l’encontre de figures « progressistes » comtoises. Il en va ainsi dans une réponse adressée à l’ancienne députée « frondeuse » Barbara Romagnan le 19 octobre dernier, afin d’approuver la dissolution du Collectif Contre l’Islamophobie en France : « une association qui se cache derrière l’islamophobie pour avoir des complaisances à l’égard de l’islam radical est une association dangereuse pour la République. » Avec l’assassinat de Samuel Paty, les positions analogues vont alors se poursuivre crescendo.

Ce fut le cas le 19 octobre en « corrigeant » la maire EÉLV Anne Vignot, car elle n’aurait pas clairement nommé l’islamisme ; par la transmission le 22 octobre d’un article de presse relatant l’allocution du ministre LREM Jean-Michel Blanquer contre « l’islamo-gauchisme » à l’université ; en diffusant le 30 octobre une publication du « philosophe » Raphaël Enthoven exhortant au boycott de Médiapart jugé « complice » ; ou en déclarant le 17 novembre que les élus verts de Paris « ne méritent que notre dégoût » dans le cadre d’un embroglio. Les initiatives de la Majorité, en lien avec les commémorations de Charlie Hebdo, la loi Avia, les projets législatifs sur le « séparatisme » ou la sanction de « l’antisionisme », y sont au contraire massivement relayées et saluées.


Sur le terrain, l’éloignement avec la population.
Résultat de ces choix ou occasions manquées, l’association ne brille pas non plus par ses capacités d’information, de mobilisation, et de convergence, lorsque les protestations résonnent dans la rue. Une ambivalence qui se révèle par exemple lors de l’agression verbale survenue au conseil régional le 11 octobre 2019, lorsque le RN Julien Odoul a exigé en pleine séance qu’une hôte accompagnatrice scolaire retire son voile ou sorte. Face à cette atteinte choquante, une onde d’émotion à traversé toute la France. La LICRA de Besançon s’est alors répandue dans la presse pour assurer son soutien à la victime qu’elle dit avoir rencontrée, allant jusqu’à intégrer cette affaire dans son bilan annuel. Mais en parallèle, elle a aussi refusé de se joindre à la seule initiative locale appelant à un rassemblement citoyen le 16 octobre.

Une volonté actée le 11 novembre, reprenant sur Facebook les arguments de l’instance nationale : « la LICRA ne participera pas à la manifestation contre « l’islamophobie » qui est une initiative d’inspiration communautariste et qui défend l’islam politique, sans jamais défendre l’universalisme. Nous refusons de nous associer à l’hystérisation du débat public insufflée par le CCIF […]. » Un leitmotiv coutumié, mais qui va parfois plus loin. Ainsi pendant la conférence du 9 décembre, Jérôme Conscience pousse : « le problème de ce qu’on appelle l’islamophobie, nous à la LICRA c’est un terme qu’on utilise peu… parce que on le récuse dans le sens où il permet de ne surtout pas aborder les différents problèmes. » Déroulant toutefois la possibilité d’une critique religieuse légitime ou d’un sentiment de panique, il finira par récuser le « racisme anti-musulmans » tout en alertant sur « les médias » et les « caricatures » à ce sujet.

Rares sont les circonstances où une participation est relevée, sauf si le processus est contrôlé par ses membres ou ses « alliés » tels que ReCiDev, le MRAP, ou SOS Racisme. Paul-Henri Schmitt, président local de cette dernière, résume dans un commentaire laissé sur la page de la LICRA le 6 mars 2020 et « liké » par Conscience : « il faut être clair face aux associations racialistes. Elles ne sont pas antiracistes, elles ne font que promouvoir du racisme […] en dévoyant la lutte antiraciste (les médias les mettent en avant plutôt que les associations antiracistes authentiques) […]. » L’hommage à Mireille Knoll le 30 mars 2018, pour Georges Floyd le 6 juin 2020, ou dédié à Samuel Paty le 18 octobre suivant, ils en étaient donc. À chaque fois sous forme statique et au parvis de la Mairie, accompagnés d’une centaine de notables qui ne tranchaient pas par leur jeunesse ni leur diversité. Et de tout ce que compte la ville en micros et caméras.


Une litanie de « faveurs » aux frais du contribuable.
Ses optiques particulières, à travers ses membres, valeurs, thèmes, et discours, exposent ainsi d’un nouvel éclairage les définitions et affectations de la LICRA de Besançon. La structure comme ses représentants sont certes parfaitement en droit d’exprimer des opinions tranchées, y compris lorsqu’elles sont le fruit d’une ligne idéologique et partisane pouvant être qualifiée de « réactionnaire. » Mais, dans ce cas, comment justifier de telles interventions auprès d’enfants ; et où commence l’association et où s’arrête le think-tank ? Car c’est au titre de sa mission « d’intérêt général » que les institutions allouent des moyens et assises, ici particulièrement empreints de générosité.

Subventions votées par les collectivités portant sur les frais de fonctionnement ou concernant des événements ponctuels (par la Municipalité, la Métropole, le Département, ou l’État…), signature et développement de conventions et partenariats (auprès des établissements scolaires, de centres de formation de la police, et de festivals), ou facilités matérielles et pratiques (mise à disposition préférentielle de locaux destinés au siège de l’antenne, de bâtiments pour les conférences, d’espaces publicitaires dédiés aux campagnes d’affichage…) en sont autant d’illustrations. Si les montants en jeu ne sont pas astronomiques, ces égards restent non-négligeables en période de vache maigre.

Surtout selon une jurisprudence constante malgré des latitudes, l’article L. 2121-29 du code général des collectivités territoriales conditionne la légalité d’une subvention au respect de son intérêt public et du principe de neutralité. Dûment sollicitée, la fédération de Besançon/Franche-Comté donnera pour seul retour : « je vous remercie de l’intérêt que vous portez à notre association et vous invite à vous rendre sur le site de la Licra où vous trouverez toutes les informations utiles, qui vous permettront d’étayer votre article. » Habitués des silences, réponses-types, voir des réactions violentes, cette communication minimale des lieutenants avec la presse achève un feuilleton tâché d’opacité et de discrédit.

 

Toufik-de-Planoise

Toufik-de-Planoise

Un Ours qui parle, et qui écrit aussi.