Tribune : « La défense des libertés est devenue le sujet le plus brûlant de la période »
7 mai 2023
Rédaction Radio BIP (358 articles)
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Tribune : « La défense des libertés est devenue le sujet le plus brûlant de la période »

Ce 3 Mai, la LDH a publié dans le journal Le Monde une tribune. Nous avons choisi de la republier, dans son intégralité:


 

« La défense des libertés est devenue le sujet le plus brûlant de la période »

Le mépris de la démocratie parlementaire et sociale s’étend désormais aux droits  fondamentaux, que la LDH a toujours défendus et défendra toujours, affirment, dans  une tribune au « Monde », son président, Patrick Baudouin, et ses présidents et  présidente d’honneur.

Depuis quelques jours, le procès est instruit, tambour battant. La Ligue des droits de  l’homme (LDH) ne serait plus elle-même, elle aurait changé, basculé du côté obscur  des forces ennemies de la République, islamistes et autres « écoterroristes ».

Les procureurs se bousculent : un ministre de l’intérieur, une première ministre  s’activent aux côtés d’une brochette de polémistes toujours prompts à chasser en  meute le « droit-de-l’hommiste ». L’un propose que l’on examine de près ses  ressources, l’autre enfonce le clou.

Qui a changé ? Certainement pas la LDH. Fondée dans la lutte contre l’antisémitisme  et une raison d’Etat prévalant sur les droits de l’homme et du citoyen, elle n’a jamais  renié les principes de défense universelle des droits qui la guident depuis cent vingt cinq ans.

Contre la peine de mort, elle a défendu le droit à la vie ; contre l’arbitraire des  tribunaux militaires, elle a obtenu leur dissolution ; contre la torture et les traitements  dégradants, elle a défendu le droit à un procès équitable.

Elle s’est dressée contre l’intrusion proliférante des fichiers, elle a campé aux côtés  des indépendantistes kanaks, joué un rôle dans le processus de paix au Pays  basque, combattu les violences policières, quels que soient les gouvernements en  place.

Elle a fait vivre la fraternité aux côtés des migrants et des sans-papiers, elle combat  aujourd’hui pour l’effectivité du droit à l’interruption volontaire de grossesse,  accompagne les manifestations pacifiques pour une vraie politique face au  changement climatique.

La LDH, oui, considère, même lorsque cela dérange les pouvoirs en place, que les  droits fondamentaux valent pour toutes et tous. Qu’ils valent donc pour des  personnes dont elle n’approuve rien des idées ni des actes, qu’il s’agisse des  collaborateurs en 1945 ou des djihadistes d’aujourd’hui.

Étranges « libéraux »

Certes, cela agace ; mais qui a changé ?

Certainement pas la LDH, bien au contraire, et c’est ce qui déclenche cette attaque,  au caractère réfléchi et qui vise plus large qu’il n’y paraît.

Qui a changé ? Celles et ceux-là mêmes qui nous font ce procès, ces étranges  « libéraux » qui, par-delà la LDH, mettent en œuvre la mise en cause de l’ensemble  des garanties des libertés publiques. Comme s’il s’agissait d’intimider tout acteur  indépendant et critique à un moment… tout aussi critique.

La liberté de manifester ? Elle est mise en cause par le durcissement des instructions  données aux forces de police et de gendarmerie, y compris à l’égard de citoyennes  et citoyens non violents.

Cela se traduit par des blessures graves, des mutilations, voire pire, et par une  instrumentalisation toxique des forces de police.

On assiste ainsi au retour des charges de brigades mobiles à moto, proscrites depuis  la mort de Malik Oussekine en 1986, et à un usage disproportionné d’armes  qu’aucune autre police européenne n’emploie en pareil cas.

A Sainte-Soline (Deux-Sèvres), de nombreux manifestants ont été blessés, dont  deux en danger de mort, tardivement secourus.

A Paris, des manifestations ont été interdites au dernier moment et si discrètement  que la justice administrative a désavoué le préfet de police. Ajoutons que la pratique  devenue systématique d’interpellations « préventives » a empêché de manifester  des centaines de citoyennes et citoyens qui n’ont évidemment fait ensuite l’objet  d’aucune poursuite.

La liberté d’association est logée à la même enseigne. Depuis 2021, le décret sur le  prétendu « contrat » d’engagement républicain vise à asphyxier les associations  indépendantes et critiques, dont plusieurs ont déjà été l’objet d’intimidations  préfectorales.

Chaque événement semble propice à ce gouvernement pour renforcer un appareil  sécuritaire. La surveillance systématique de la population va augmenter du fait de la  loi récente utilisant la perspective des Jeux olympiques pour introduire la surveillance  de millions de personnes à la recherche de « comportements anormaux » par des  drones et des caméras dites « intelligentes ».

Les droits des étrangers, y compris le droit d’asile, vont à nouveau être restreints par  un ensemble de lois dont le président de la République semble avoir déjà décidé du  contenu. Et, comme toujours, la chasse aux étrangers continuera d’affaiblir les droits  de toutes et tous.

S’il n’avait tenu qu’à ce gouvernement, tous les enfants français de Syrie  continueraient de croupir dans des camps. La LDH a été en première ligne du combat  humanitaire pour leur rapatriement, inachevé à ce jour. Aujourd’hui, l’exécutif en vient  à ficher ces mêmes enfants « préventivement » en présumant une sorte d’hérédité  terroriste. De ce côté-là, hélas, rien ne change…

Crise démocratique profonde

Le moment de ces attaques n’a rien de mystérieux : démocratie et libertés ont  toujours partie liée.

Or, le passage en force d’un pouvoir privé de majorité parlementaire, désavoué par  une large majorité de citoyennes et citoyens, et contesté par la totalité des  organisations syndicales de ce pays, vient de mettre en lumière un blocage sans  précédent de l’agenda politique du « monarque républicain » et une crise  démocratique profonde, touchant à la fois le fonctionnement réel des institutions de  la République, le dialogue social, la confiance des citoyennes et citoyens en celles  et ceux qui ont le devoir de les représenter et de les respecter.

Tout se passe comme si le pouvoir actuel avait en tête, avec ce tournant autoritaire,  de pouvoir sortir de son impasse politique en recherchant à tout prix une nouvelle  majorité sans rivages à droite.

Agresser la LDH dans ce contexte est de bonne tactique. Tant pis si les citoyennes  et citoyens ont été trompés, à qui l’on avait demandé de voter contre l’extrême droite  et qui avaient entendu le vainqueur par défaut de la présidentielle en 2022  assurer : « J’ai conscience que ce vote m’oblige pour les années à venir. »

Tant pis s’ils doivent subir la régression des droits à laquelle ils pensaient faire  barrage. Tant pis si tout cela ouvre la voie au pire.

La défense des libertés est ainsi devenue le sujet le plus brûlant de la période : le  mépris de la démocratie parlementaire comme sociale s’étend désormais aux droits  fondamentaux. C’est pourquoi la Ligue des droits de l’homme ne changera pas.

Changer serait renoncer à assurer pleinement la mission qui est sa raison d’être  aujourd’hui comme hier.

Qu’on n’y compte pas : nous appelons au contraire l’ensemble des citoyennes et  citoyens et des organisations attachées au respect de l’Etat de droit à se mobiliser  face à des gouvernants qui semblent avoir perdu plus que leur sang-froid : le sens  même de leurs responsabilités.

 

Patrick Baudouin est président de la Ligue des droits de l’homme (LDH) ;
Jean-Pierre Dubois, Françoise Dumont, Henri Leclerc, Malik Salemkour et Pierre
Tartakowsky, présidents et présidente d’honneur.

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